Le principal défi de l’Afrique dépasse les sphères économique et politique. Il se situe dans le domaine intellectuel. L’écrivain et éditeur Mamadou Bamba Tall développe cette thèse. Il observe une dépendance silencieuse qui entrave la renaissance du continent. Cette dépendance ne figure dans aucun rapport économique. Elle n’apparaît dans aucune statistique. Pourtant, elle freine toute ambition de transformation durable.
Les diagnostics habituels pointent la colonisation, la corruption ou la géographie. Ces lectures contiennent une part de vérité. Mais elles restent insuffisantes. Tall identifie une faiblesse plus profonde. L’Afrique ne manque pas de penseurs. Elle regorge de talents. Le problème réside ailleurs. Trop souvent, les Africains regardent le monde avec les yeux des autres. Ils analysent leurs réalités avec des concepts étrangers. Ils attendent que d’autres racontent leur histoire.
Tall distingue deux réalités. Parler la langue de l’autre n’est pas une faiblesse. Les langues sont des outils. Le français, l’anglais ou le portugais deviennent des véhicules de la pensée africaine. Mais parler avec la bouche de l’autre est différent. Cela signifie accepter que quelqu’un d’autre définisse les priorités. Cela revient à attendre une validation extérieure pour toute idée.
Cette situation se manifeste dans plusieurs domaines. Dans l’édition, beaucoup d’auteurs africains croient n’exister qu’après une publication à Paris ou à Londres. Dans les médias, des événements africains deviennent importants après des commentaires à Washington ou à Bruxelles. Dans la recherche, des travaux produits sur le continent restent ignorés sans validation étrangère. Ce réflexe consiste à chercher son propre reflet dans le regard des autres.
Cette dépendance résulte d’une longue histoire. La colonisation puis la période postcoloniale ont dévalorisé les institutions africaines, les savoirs et les langues locales. Plusieurs siècles d’effacement laissent des cicatrices. Mais la colonisation a pris fin. Les générations qui l’ont subie ont passé le relais. Aujourd’hui, une part de cette dépendance est entretenue par des élites africaines elles-mêmes. Intellectuels, dirigeants et créateurs ont intériorisé le regard de l’autre. Ils ne peuvent plus s’en passer.
Tall ne prône pas le repli identitaire. Il ne s’agit pas de fermeture au monde extérieur. L’Afrique a toujours dialogué avec le monde. Ce dialogue est une richesse. Mais dialoguer ne signifie pas s’effacer. Coopérer ne signifie pas s’agenouiller. Une civilisation existe pleinement lorsqu’elle produit son propre récit. Elle crée ses propres institutions. Elle valorise ses propres penseurs. Elle accepte de se regarder sans permission extérieure. Ce n’est pas de l’arrogance, mais de la maturité.
La question fondamentale pour l’Afrique du XXIe siècle est la suivante. Le continent est-il prêt à penser davantage par lui-même ? Aucun peuple ne peut transformer son destin en se regardant dans le miroir des autres. Tall développe ces idées dans son ouvrage Manifeste pour une Afrique qui pense et agit par elle-même. Le livre est disponible aux Éditions AFROQUÉBEC et sur Amazon. Il sera accessible gratuitement en téléchargement pour les lecteurs souhaitant poursuivre la réflexion.
L’Africain parle avec la langue de l’autre, mais il lui emprunte en plus la bouche pour parler.






