Le Centre régional pour les arts vivants en Afrique (CERAV/Afrique) a organisé un panel le 27 avril 2026. Cette rencontre s’est tenue en marge de la 22ᵉ édition de la Semaine nationale de la culture (SNC). Le thème abordé était « Arts vivants et entrepreneuriat à l’ère de l’intelligence artificielle : respect des valeurs sociales ».
Herman Pouya, délégué général du CERAV, a précisé l’objectif de cette session. Il s’agissait de renforcer les capacités des acteurs culturels. L’initiative visait aussi à contribuer à la structuration des industries culturelles et créatives.
Ouafa Belgacem, spécialiste tunisienne en mobilisation de ressources pour le financement des industries culturelles, est intervenue par visioconférence. Elle a affirmé que l’artiste n’a pas l’obligation de penser comme un entrepreneur. Selon elle, transformer systématiquement les créateurs en entrepreneurs est une approche réductrice. Elle a insisté sur le fait que tous les artistes ne doivent pas devenir entrepreneurs. De même, tous les projets créatifs ne sont pas destinés à être bancables. La liberté et l’essence de la création doivent être préservées.
Belgacem a expliqué que l’alchimie entre l’innovateur et le structurateur n’est plus un choix. Les consommateurs recherchent désormais l’originalité et l’expérience, plus que la simple qualité. Dans ce contexte, le créatif devient un levier stratégique pour les entreprises. Les méthodes de développement intègrent de plus en plus l’expérience utilisateur. Cette tendance est influencée par une génération Z exigeante, en quête d’unicité et de personnalisation. Il est nécessaire de créer des passerelles entre artistes et entrepreneurs, sans imposer aux uns de devenir les autres. Elle a cité l’exemple de projets en Tunisie, où des startups créatives ont été mises en relation avec des entreprises traditionnelles.
Boukary Ouédraogo, expert des industries culturelles et créatives, a insisté sur le rôle de l’intelligence artificielle comme catalyseur de transformation. Il a soutenu que l’IA ne doit pas être perçue comme une rivale de l’artiste, mais comme un amplificateur de sa créativité et un accélérateur de son accès aux marchés. Selon lui, l’IA intervient à toutes les étapes de la création, de l’idéation à la diffusion, réduisant les délais de production. Elle favorise l’accès à de nouveaux publics grâce au ciblage algorithmique et permet de diversifier les formats de diffusion des œuvres.
Ouédraogo a mis en lumière deux défis majeurs liés à l’essor de l’IA dans les industries créatives. Le premier concerne la question du droit d’auteur. Les systèmes d’IA se nourrissent d’une grande quantité de contenus préexistants, souvent utilisés sans le consentement explicite de leurs créateurs. Cette appropriation soulève des enjeux de protection des œuvres et de reconnaissance des auteurs. Le second défi est celui de l’uniformisation culturelle. Les bases de données alimentant ces technologies sont majoritairement issues des pays occidentaux, des États-Unis, d’Europe et d’Asie. Par conséquent, les contenus générés par l’IA reflètent principalement ces référentiels culturels.
Il faut que les pays africains aussi arrivent à mettre leurs données dans cette intelligence artificielle, de sorte qu’on ait des choses qui soient pour nous et qui puissent nous permettre d’avoir des informations et des solutions pour nos problèmes, a-t-il recommandé.
Pour lui, l’enjeu est de renforcer la présence des contenus africains afin de préserver une souveraineté culturelle et de proposer des solutions adaptées aux réalités locales. Il a formulé des recommandations à l’endroit des États, des institutions culturelles et des artistes. Parmi elles, l’adoption de politiques fiscales incitatives pour outils IA adaptés aux cultures africaines, la création de laboratoires d’expérimentation (cultural tech labs), et le renforcement des compétences des créateurs sur les outils d’IA.
Dr Mamadou Bayala de l’université Daniel Ouezzin Coulibaly a abordé la question éthique. Il a rappelé que l’intelligence artificielle agit comme un amplificateur moral, reprenant les propos du philosophe Luciano Floridi. L’IA n’invente pas de nouveaux problèmes éthiques, mais amplifie des dilemmes anciens avec une puissance inédite. L’automatisation des décisions, les biais algorithmiques, la collecte massive de données et les technologies de manipulation comme les deepfakes posent des défis accrus en matière de justice, de vie privée et de souveraineté culturelle. Il a appelé à l’élaboration de cadres éthiques adaptés, capables de préserver les valeurs sociales et humaines. La mise en place de mécanismes de régulation et la promotion d’une éthique de la responsabilité numérique apparaissent comme des priorités.
En dehors du panel, le CERAV/Afrique compte tenir une rencontre d’information et d’échanges avec des journalistes culturels le mercredi 28 avril 2026, dans le cadre de la SNC.






